Il y a quelques mois, en réfléchissant à la question de la résilience, j'ai écrit ce dialogue imaginaire entre Andrée Chédid et Boris Cyrulnik en reprenant et en adaptant des passages de leurs écrits.
AC : Alors comme ça, vous n’êtes pas poète et pourtant il paraît que vous inventez des mots. La résilience, c’est vrai que c’est un bien joli mot avec ce lien qu’on entend si nettement.
BC : En réalité, je dois l’avouer, ce mot n’est pas de moi. Quand le mot résilience est né en physique, il désignait l’aptitude d’un corps à résister à un choc. Mais il attribuait trop d’importance à la substance. Quand il est passé dans les sciences sociales, il a signifié la capacité à réussir, à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comportent normalement le risque grave d’une issue négative.
AC : Si je comprend bien cela pourrait être ce que je nommerais plus poétiquement comme la capacité à chanter en dedans. A sublimer sa douleur.
BC : Oui, car lorsque la douleur est trop forte, on est soumis à sa perception. On souffre. Mais dès qu’on parvient à prendre un peu de recul, dès qu’on peut en faire une représentation théâtrale, le malheur devient supportable, ou plutôt la mémoire du malheur est métamorphosée en rire ou en œuvre d’art.
AC : Mais il n’y a pas que la représentation esthétique pour transformer son drame. Il doit exister d’autres réponses à cette souffrance.
BC : C’est en effet ce que j’appelle les facteurs de protection. Pour faire de son malheur, un merveilleux malheur, on peut passer du déni au clivage, de la rêverie à l’intellectualisation, sans oublier l’humour bien sûr.
On note parfois avec surprise que les mécanismes de défense le plus souvent retrouvés chez les adultes épanouis sont les mêmes que ceux que l’on peut noter dans une population d’enfants résilients maltraités. La sublimation permet aux blessés de l’âme d’éviter le refoulement et de s’exprimer en entier. L’altruisme est un trait caractéristique de cette population. Le dévouement à autrui permet d’échapper au conflit intérieur et de se faire aimer grâce au bonheur qu’on donne. L’humour est également une défense précieuse. Car la représentation de l’événement traumatisant permet de prendre de la distance, de moins se laisser entamer par l’épreuve et même d’en retirer un petit bénéfice de comédien.
AC : Mais ce merveilleux malheur dont vous parlez, c’est un oxymoron un peu osé tout de même.
BC : Si j’ai choisi l’oxymoron, c’est parce que chaque terme souligne l’autre. L’oxymoron devient caractéristique d’une personnalité blessée mais résistante, souffrante mais heureuse d’espérer quand même. Clef de voûte de l’histoire d’une blessure, comme dans l’art gothique les poussées opposées des arcs soutenant les voûtes se rencontrent. Le bâtiment ne tient debout que grâce à la croisée des ogives, les deux forces opposées sont nécessaires à l’équilibre. En fait, vous avez raison, un malheur n’est jamais merveilleux. C’est une fange glacée, une boue noire, une escarre de douleur qui nous oblige à faire un choix : nous y soumettre ou le surmonter. La résilience définit le ressort de ceux qui, ayant reçu le coup, ont pu le dépasser. La partie de la personne qui a reçu le coup souffre et se nécrose tandis qu’une autre, mieux protégée, encore saine mais plus secrète, rassemble avec l’énergie du désespoir tout ce qui peut donner encore un peu de bonheur et de sens à vivre. L’oxymoron décrit en fait le monde intime de ces vainqueurs blessés.
AC : Cette blessure que vous évoquez, j’en parle dans « L’enfant multiple ». Omar-Jo, un enfant de la guerre a perdu son bras dans une explosion au Liban et refuse qu’on lui mette une prothèse. Car de tout son être, de tout son corps, il rejette l’appareillage, cet organe artificiel qui se serait collé à sa chair mutilée, mais si vivante. L’enfant s’est peu à peu habitué à son moignon. Fondus sous la blessure close, même les points de suture en font partie. Ainsi a-t-il l’impression que l’image de son vrai bras peut continuer à l’habiter ; d’autant plus présente, d’autant plus irremplaçable, que ce bras gît, au loin mêlé à la terre de son pays, faisant partie de cette même poussière qui recouvre le corps de ses parents. Ce membre qu’il oublie par moments pour exister et mieux se mouvoir, il faut en même temps que sa représentation demeure en lui comme une amputation, comme un cri permanent. On ne peut troquer ce bras, ni trahir son image. Son absence est un rappel de toutes les absences, de toutes les morts de toutes les meurtrissures. Mais alors vous l’éthologue, comment pensez-vous que l’on puisse métamorphoser l’horreur ?
BC : Pour la métamorphoser, il faut créer des lieux où s’exprime l’émotion. Une resocialisation comme si de rien n’était souligne la blessure alors que la transformation se fait sans peine dès qu’on peut la dessiner, la mettre en scène, en faire un récit ou une revendication militante. Les enfants parlent quand ils dessinent. L’image prépare à la parole et leurs dessins donnent à lire la guerre. Le moyen le plus efficace et finalement assez rapide de resocialiser un enfant de la guerre, c’est de lui faire métamorphoser son traumatisme. Dès l’instant où l’on peut parler du traumatisme, le penser, on maîtrise l’émotion qui nous débordait ou nous glaçait, au moment du choc. C’est dans la représentation de la tragédie qu’on remanie le sentiment provoqué par le fracas.
Attention néanmoins, car si la créativité serait fille de la souffrance, cela ne veut pas dire que la souffrance est mère de toutes les créativités.
Mais j’ai envie de vous retourner votre question. Vous, l’écrivain, qu’est-ce que vous auriez-envie de lui dire à cet enfant ?
AC : J’aimerais lui dire les choses simplement. Lui dire que ceux qu’il a aimés et perdus ne s’effaceront jamais. Qu’il ne faut pas rester enfermé. Et que ce n’est pas parce qu’on est né avec la guerre qu’il faut se résoudre à vivre avec elle. Non. Il faut voir le monde, connaître la paix. Les racines s’exportent. Elles ne doivent ni étouffer ni retenir. Comme le disait mon amie l’écrivain Anise Koltz, « Abattez mes branches et sciez moi en morceaux les oiseaux continueront à chanter dans mes racines ». Les racines, c’est ce qui permet à l’homme de se rattacher, de s’ancrer et de s’étayer. C’est la source même de la vie, mais en temps de guerre, c’est aussi ce qu’on peut emporter avec soi au moment de l’exil et de la reconstruction. Comme mon enfant multiple qui au moment de quitter son pays dit à son grand-père :« Je te quitte » ; ce à quoi le vieil homme répond « Tu m’emportes ».
Cette idée qu’il y a toujours un lieu pour se reconstruire ailleurs, c’est ce que j’ai sans cesse cherché à défendre dans ma littérature.
BC : Ce que vous appelez reconstruction, je le nomme tissage. L’enfant qui a vécu un traumatisme a besoin de se restaurer socialement. La répétition n’est pas une fatalité et il existe des processus de réparation. Pourquoi dois-je tant souffrir ? Comment vais-je faire pour être heureux quand même ? Voilà les questions que se posent souvent les enfants résilients. Selon moi, le tissage du sentiment de soi semble un facteur capital de l’aptitude à la résilience. Comme j’aime à le dire parfois, la résilience est un tricot qui noue une laine développementale avec une laine affective et sociale. En fait, la plus grande partie des facteurs de résistance d’un individu est tissée autour de lui par des organisations psychosociales qui, en lui tendant des perches, lui offrent des circuits d’épanouissements possibles. Le plus dur pour celui qui reste, qui survit à la tragédie c’est d’assumer son statut de survivant. Pour éviter surtout le cercle infernal où tout échec devient une défaite qui libère la culpabilité enfouie.
On a parfois tendance à se méprendre sur le sens profond de la résilience. Ce concept désigne en effet ce qui fait rebondir face aux coups du sort et non pas une aptitude au bonheur. On n’oublie pas le traumatisme, on apprend à vivre avec et on prend cette expérience douloureuse en même temps que les forces et les qualités nouvelles qu’elle va développer en nous.
AC : Oui, ça me rappelle ce que j’ai écrit sur la capacité d’Omar-Jo à quitter l’enfance quand je dis qu’à cause de tout ce qu’il avait vécu dans sa patrie détruite, Omar-Jo avait acquis, malgré son jeune âge, une exacte perception des humains ; un jugement sur l’existence et sa précarité qui le rendait à la fois lucide et patient. Ce corps tronqué, ce visage meurtri, avait, semble-t-il, laissé l’âme indemne, vivace.
En réalité, c’est ce moment absurde et déchirant où l’enfant disparaît pour laisser émerger l’adulte. Cela m’avait d’ailleurs inspiré quelques lignes de poésie.
« Enfant de nos guerres
Enfant multiple
Enfant à l’œil lucide
Qui porte le fardeau
D’un corps toujours trop neuf »
Cet enfant multiple, c’est un rescapé de la guerre. Mais quel avenir pour les enfants qui font la guerre ? Ces fameux enfants soldats.
BC : Les enfants soldats paraissent souvent invulnérables. Mais il faut se méfier, car la résilience n’a rien à voir avec l’invulnérabilité. L’enfant se sent invulnérable puisqu’il est hors du commun mais cela ne signifie pas qu’il le soit. Ils donnent la mort le plus gentiment du monde parce que la technique des armes le leur a permis et parce que les adultes qui les entourent ont fait de ce crime un rite de passage. Tout va d’ailleurs pour le mieux tant que ces enfants ne sont pas socialisés. C’est après la guerre, quand ils reprennent le cours du développement de leur personnalité qu’apparaît le syndrome post-traumatique.
AC : Et comment ce syndrome se manifeste-t-il ?
BC : En fait, ce n’est que lorsque le développement de leur empathie leur permet de se mettre à la place des autres et de se représenter leur souffrances que le geste prend la signification d’un meurtre. Alors seulement, ils commencent à souffrir. L’apparition chez eux de l’angoisse et de la culpabilité devient une preuve de leur reprise évolutive vers la condition humaine. Un enfant tueur qui reste souriant reste invulnérable tant qu’il n’a pas accès à l’empathie. Sa force est la preuve de sa limitation. Un enfant résilient aurait métamorphosé sa douleur, comme le fera peut-être plus tard l’enfant soldat quand il cherchera à comprendre pourquoi il a fait ça.
C’est donc le contexte créé par les adultes qui attribue un sens à l’événement. Tuer un homme peut aussi bien prendre le sens d’une victoire que celui d’un crime, et ce sens peut nous euphoriser autant que nous torturer. L’enfant victime de la guerre, tout comme l’enfant soldat reste un enfant avant tout. Mais un enfant vieux avant l’âge.
AC : C’est donc cet enfant que je décris comme capable de s’infiltrer dans chaque âge, comme s’il les avait tous traversés ; métamorphosant en un clin d’œil sa chair lisse et fruitée en un tissu fragile et flasque. On a envie de lui demander « à ton âge, comment sais-tu tout cela ? ». L’enfant l’ignore. Mais ce savoir jaillit de lui comme si chaque étape de l’existence s’était gravée dans ses fibres ; comme si jeunesse, âge mûr, vieillesse, faisaient déjà partie de son être. Aucune de ses périodes ne lui inspire de crainte ni d’aversion.
Parfois l’enfant oublie ses jongleries et ses pitreries, laissant monter cette voix du dedans. Cette voix âpre, cette voix nue, qui pour l’instant recouvre toutes les autres voix. L’enfant n’est plus là pour divertir. Il est aussi là pour évoquer d’autres images. Toutes ces douloureuses images qui peuplent le monde. L’enfant pense à sa ville, à son pays récemment quittés. Là-bas les îlots en ruine se multiplient, des arbres déracinés pourrissent au fond des crevasses, les murs sont criblés de balles, les voitures éclatent, les immeubles s’écroulent. D’un côté comme de l’autre de cette cité en miettes, on brade les humains ! L’enfant de la guerre se déchaîne, ses paroles flambent. Il ne joue plus. Il contemple le monde, et ce qu’il en sait déjà.
J’aurais envie d’ajouter que ce dont nous parlons depuis le début sans jamais l’avoir vraiment nommer, c’est le deuil. La mort. Le déchirement et la perte de l’autre. Comment survit-on à l’autre ?
BC : J’évoque très largement cette question dans « Le murmure des fantômes ». Mais vous avez raison. La question du deuil et de la résilience sont très intimement liées. C’est tout le questionnement de l’orphelin, de celui qui a survécu aux autres. C’est cette fameuse culpabilité du survivant. Ce survivant qui devient malgré lui un héros coupable d’avoir tué la mort.
Je cite à ce sujet le cas d’un adulte qui me raconta son histoire durant la seconde guerre mondiale:
« Mes parents m’avaient interdit de parler aux soldats. Un jour, j’avais cinq ans, mon ballon a roulé vers eux, et ils ont joué au foot avec moi. Peu de temps après, mes parents ont été fusillés. Jusqu’à l’âge de vingt ans, j’ai pensé que, sans m’en rendre compte, en jouant avec les soldats, j’avais du leur révéler que mes parents les haïssaient. En désobéissant, je les ai condamnés à mort. »
AC : Mais c’est totalement absurde !
BC : En effet, on voit bien ici toute l’absurdité du discours de cet enfant qui culpabilise d’avoir survécu à ses parents. Car il est vrai que d’habitude, un enfant n’est pas un survivant. C’est un vivant qui remplit son monde psychique par le simple fait de s’épanouir et d’apprendre à vivre. Vers six ans, quand le développement de l’enfant lui permet de se représenter la mort, il peut comprendre qu’il a failli succomber. Et dès lors, cette représentation imprime en lui un psychisme de survivant. La notion de survie implique que l’enfant pense qu’il a failli perdre ce monde et ne plus y être. Une telle représentation de soi nécessite une personnalisation élaborée, une vie psychique capable de se représenter le vide, l’infini, l’absolu. C’est comme s’il y avait eu un combat et que l’on eût soi-même tué la mort.
Vous jouez d’ailleurs sur l’ambivalence du mot survivant dans l’un de vos romans.
AC : Je vois où vous voulez en venir… Et vous avez sans doute raison. Dans le roman que j’ai intitulé « Le survivant », je raconte l’histoire de Lana dont l’amant, Pierre, est porté disparu dans un accident d’avion. Parce que ce deuil est impensable autant qu’impossible pour elle, elle décide que Pierre est vivant et qu’elle doit aller le chercher dans le désert où l’avion s’est écrasé. Et en réalité, on ne sait pas qui est ce survivant. Est-ce Pierre, qui aurait réellement survécu ? Ou bien est-ce Lana qui doit survivre à l’homme qu’elle aime ? Parfois, elle délire. Elle ne sait plus s’il est vraiment revenu, s’il est jamais parti, s’il reviendra ou bien encore si elle parviendra à revenir de ce deuil. Ce qu’elle sait c’est qu’avoir vécu la lie à cet homme, au monde et à tout ce qui vient. Et quand elle rêve, Pierre lui parle et lui dit :
« Ce que j’ai vu, jamais ne te le dirai. J’ai reculé d’horreur, j’ai fui. Le plus loin, le plus vite possible, en courant à toutes jambes, hurlant pour que ma voix m’accompagne, déroutant la mort. La creuse, la maudite mort. Vivant. Deux fois vivant. Survivant, Lana, comme tu le dis. »
Malgré cela, j’ai envie de citer Emerson qui disait que « Tout mur est une porte » et que derrière l’horreur de tout ce que nous avons évoqué, il y aussi le merveilleux que nous partageons.
BC : Evidemment, je vous rejoins. Car la résilience, c’est plus que résister, c’est aussi apprendre à vivre. Malheureusement, cela coûte cher. « On ne devient pas normal impunément » disait Cioran, grand connaisseur de la difficulté à vivre. Avant le fracas, on estime que la vie nous est due, et le bonheur aussi. Alors quand l’extase n’arrive pas, on se met en colère. Le fait d’avoir souffert d’une situation extrême, de côtoyer la mort et de l’avoir tuée, fait naître dans l’âme de l’enfant blessé, un étrange sentiment de sursis. Il n’y a pas de fracas sans métamorphose. Les grands blessés de l’âme, les gueules cassées de la carence affective, les enfants battus et les adultes écorchés témoignent avec étonnement du développement intime d’une nouvelle philosophie de l’existence. La résilience apparaît là. Elle n’est pas à rechercher seulement à l’intérieur de la personne, ni dans son entourage, mais entre les deux, parce qu’elle noue sans cesse un devenir intime avec le devenir social.
Ni acier ni surhomme, le résilient ne peut pas échapper à l’oxymoron dont nous parlions au début de notre conversation et dont la perle de l’huître pourrait être l’emblème. Quand un grain de sable pénètre dans l’huître et l’agresse au point que, pour s’en défendre, elle doit sécréter la nacre arrondie, cette réaction de défense donne un bijou dur, brillant et précieux.
Il s’agit donc de changer notre regard sur le malheur et, malgré la souffrance, de chercher la merveille.
Mais j’imagine que ma métaphore de l’huître a du faire sourire l’écrivain et le poète. Alors je préfère vous laisser le mot de la fin.
Janvier 2009